CES 2017 : plutôt LAS que VEGAS !

Pour la 50ème année, tout ce qui se fait de plus high tech se retrouve au beau milieu du désert du Nevada, à quelques mètres des machines à sous et du Strip. Le Consumer Electronic Show (CES) a ouvert jeudi 5 janvier ses portes au grand public. Si ce rendez-vous est devenu au fil du temps un passage obligé pour les fabricants de biens électroniques professionnels et de loisir, la révolution digitale en a fait pour le numérique ce que le marché du film de Cannes est au cinéma. Car ne l’oublions pas, le CES n’est ni plus ni moins qu’une foire.

Pourtant, constructeurs et équipementiers automobiles, relayés par une presse dont la béatitude pose question, rivalisent de « Première », de « Conférence » (keynote) et autre effet « Woah » en veux-tu en voilà. Le CES serait cette année un salon automobile à part entière ? Quel scoop ! Au plus fort de la crise post-Lehman Brothers et face à la désaffection des auto shows traditionnels, Las Vegas était déjà le point de rencontre obligé des constructeurs, the place to be pour exposer au monde et aux réseaux sociaux sa capacité à innover, à imaginer un autre monde grâce à la technologie, a priori plus sobre, plus durable et plus smart…comprenez intelligent. Quant au rapprochement de la Silicon Valley et du cœur de l’industrie automobile américaine, Detroit, il est acté depuis l’intrusion dans les habitacles des deux mastodontes que sont Apple et Google, respectivement avec CarPlay et Android Auto.

A lire les communiqués de presse des acteurs de l’automobile qui font la promotion de leur présence à Las Vegas, on est en droit de se demander si leur obstination à n’envisager le véhicule de demain que par sa connectivité et son autonomie de conduite ne tient pas de l’auto-persuasion. Le premier équipementier mondial est formel : la voiture connectée permettra en Chine, Allemagne et Etats-Unis d’éviter 260 000 accidents (360 000 blessés en moins), d’économiser 400 000 tonnes de CO2 et plus de 4 milliards d’euros de coûts matériels et de dommage, le tout à l’horizon 2025. On croirait aveuglément Bosch et Prognos, qui a mené l’enquête « Connected Car Effect 2025 », si le premier n’était pas impliqué dans le scandale du Diesel Gate et de la tricherie sur les émissions de certains modèles du groupe Volkswagen.

Voiture autonome, tel est le crédo de l’ensemble des équipementiers de premier rang, c’est-à-dire ceux qui fournissent les éléments constitutifs des voitures dès leur assemblage en usine. Schaeffler présente son Bio Hybrid, une solution de mobilité compacte pour les agglomérations urbaines. « Nous allons montrer comment les visions de conduite automatisée, de l’électrification et de l’interconnexion peuvent devenir réalité », explique Peter Gutzmer, président délégué de la marque allemande. Le cartographe HERE n’est pas en reste sur la question. Celui dont le capital est désormais détenu par le triumvirat de l’automobile teutonne (BMW AG, Daimler AG et AUDI AG), vient d’y ajouter Intel et annonce à l’occasion du CES des partenariats stratégiques avec NVIDIA et  Mobileye. Avec Here Electronic Horizon, les constructeurs automobiles devraient pouvoir « simplifier et réduire leurs phases de développement » en termes de voiture autonome. Et les Français ? Ils n’échappent pas à cette course à l’échalote, comme le prouve le Valeo Cruise4U Hands Off Tour, une épopée à travers 33 états de l’Union pour démontrer la viabilité de la technologie Valeo, basée sur un mélange de caméras, de radars et de GPS.

En plus de pouvoir montrer son « savoir-faire innovant », le CES est l’occasion de palabrer sur les sujets trendy (tendances). Comme par hasard, quand il s’agit de mobilités et d’automobile, on se demandera ici ce que changeront dans le commerce les nouvelles technologies de mobilités telles que la robot-mobile, là comment sécuriser la voiture connectée de toute tentative de hacking, ou encore comment redéfinir l’info-divertissement (infotainment) en termes d’expérience dans les habitacles automobiles. Si l’on n’a plus à conduire, il faut bien occuper nos cerveaux, à défaut de les rendre disponibles à je ne sais quelle marque de soda…

Dernier constat qui saute aux yeux comme aux oreilles concernant ce 50ème CES, « l’omniprésence » de l’écosystème digital français, qu’on surnomme depuis Fleur Pellerin French Tech. Une délégation de 28 startups est censée montrer au monde les atouts et le talent des cerveaux hexagonaux. Dans le domaine des mobilités, Rool-In et Haiku font figure de bonnes idées. Le premier est une roue électrique à énergie solaire, qui, pour à peine 500 euros, électrifie toute bicyclette. Le second est un boîtier-écran à poser sur le guidon de son cycle, où l’on retrouve les principales informations du smartphone. On peut passer de fenêtre en fenêtre en passant le pouce au-dessus du boîtier sans contact et donc en toute sécurité puisque les mains n’ont pas quitté le guidon. Même l’hippo-mobilité est concernée : Equisense est un capteur connecté qui s’ajoute à l’harnachement de l’équidé et permet un suivi précis de ses performances, qu’on peut partager avec l’entraîneur, le vétérinaire… Jolly Jumper version 2017 ?

Inutile de pavoiser sur la présence des entreprises françaises au CES. Certes, nous arrivons en troisième position des pays représentés, mais loin, très loin derrière les USA et la Chine. Au lieu de s’enorgueillir des 273 entreprises et startups françaises présentes à Las Vegas, nos dirigeants devraient expliquer pourquoi nos plus brillants cerveaux cèdent aux sirènes de Palo Alto et de Cupertino.

A ses débuts, le CES ressemblait à un grand magasin d’électroménager. S’y amoncelaient des montres à quartz, les premiers magnétoscopes et des téléviseurs couleurs. Voilà ce qu’était alors le high tech. Et le CES ne reste qu’une grande foire où des marques vantent (à défaut de vendre) des produits. Comme le dit Thomas Petit Archambault, illustre inconnu mais non moins perspicace, « ce n’est pas parce que la technologie peut le faire qu’il y a de l’intelligence dedans ». Las de Vegas. Soyons vraiment smart.